2009.06.04 La « grand-mère » qui veut adopter

source : Nord Eclair

Renée Bourdiaux, 81 ans, veut adopter Irfan, Pakistanais de 25 ans qu'elle a aidé lors de son passage à Ardres, en 2005. Le juge de Saint-Omer a donné son accord, mais le Parquet a fait appel. Mlle Bourdiaux, elle, perd patience.
MATTHIEU MILLECAMPS. matthieu.millecamps@nordeclair.fr

Avec ses bijoux en or, son parlé choisi et la manière qu'elle a de vous regarder au fond des yeux, « Mademoiselle » Renée Bourdiaux, 81 ans, fait figure de grand-mère à l'ancienne, tendance « bon chic bon genre ». Mais elle n'est pas grand-mère. Du moins pas légalement, ou pas encore.

« Coup de foudre filial »
Ce n'est pas faute d'avoir essayé. En 2006, elle s'est lancée dans une procédure pour adopter un jeune homme aujourd'hui âgé de 25 ans. Fin 2008, à l'issue d'une audience du tribunal de grande instance de Saint-Omer, elle a obtenu des juges le feu vert pour l'adoption d'Irfan, le jeune Pakistanais pour lequel elle dit avoir eu « un coup de foudre filial ». Mais le Parquet a fait appel. Le dossier doit passer le 18 juin devant la cour d'appel de Douai.
Le 18 juin, « forcément bon signe », glisse pleine d'espoir Renée Bourdiaux, qui se déclare « de droite, et gaulliste », au cas où on la prendrait pour autre chose.
C'est une improbable rencontre qui a conduit la dame sur les chemins tortueux du droit des étrangers et de la famille. Habitante d'Ardres, près de Saint-Omer, elle voyait passer sous ses fenêtres des réfugiés volontaires à l'exil en Angleterre, sans y prêter attention. Mais en novembre 2005, lorsqu'elle croise Irfan, alors âgée de 20 ans, sur le parking d'un magasin, son coeur se fend. « Il était là, sans chaussures… Je n'allais tout de même pas le laisser comme ça ! ». Elle lui paie une paire de chaussures, quelques victuailles. Au fil des rencontres, sur le parking ou dans les camps de fortune, elle se prend d'affection. Elle finit même par l'héberger. « Ça a duré trois - quatre semaines.
Il tentait chaque soir de passer. Je le voyais revenir le matin, fatigué », rapporte Renée Bourdiaux. C'est une visite des gendarmes qui l'a décidée à arrêter d'héberger le jeune homme. Si le délit de solidarité n'existe pas, ils ont tout de même « laissé entendre que si j'hébergeais à nouveau Irfan, je m'exposais aux sanctions réglementaires ». Depuis, Irfan est finalement « passé ». Il vit à Manchester, travaille comme serveur et appelle sa « mère » chaque jour. Il lui écrit aussi des lettres, toutes versées au dossier. Pour l'instant, il ne peut venir la voir, de peur de ne pas retraverser la Manche.
À Ardres, c'est à des rumeurs désagréables que s'est exposée Renée Bourdiaux. Une dame de 80 ans qui veut adopter un jeune de 25, ça attise l'imagination, forcément… « Je sais de quoi ça peut avoir l'air : j'ai 81 ans, j'ai du bien… Mais ça n'a rien à voir ! » s'emporte-t-elle.

« Dans l'intérêt de l'adopté »
Me Ève Thieffry, qui a pris le dossier en main en 2007 avec pas mal de pincettes, l'atteste. « Quand j'ai vu entrer cette dame dans mon cabinet, j'ai eu quelques a priori ». Mais, pour l'avocate, « il s'agit là réellement d'amour filial ». Un sentiment qui doit sans doute au parcours de Renée Bourdiaux. Longtemps amoureuse d'un homme marié, il l'a poussée à avorter à une époque où l'IVG était interdite. Quant à Irfan, le fait qu'il soit un « enfant naturel » élevé sans mère a dû jouer dans l'affection qu'il porte à la dame qui lui a payé une paire de chaussures…
Mais au-delà des considérations morales, Me Thieffry insiste surtout sur le Droit. « Le texte qui régit l'adoption simple stipule qu'elle ne remplace pas un lien de filiation, mais en rajoute un autre », explique l'avocate. « Cette forme d'adoption est possible entre adultes et répond à deux critères : d'abord, il faut que l'adoption soit dans l'intérêt de l'adopté. Ensuite, qu'on ne dénature pas l'institution de l'adoption… Je ne pense pas que cela soit le cas ici ».
Et l'avocate de s'interroger benoîtement. « Et si Irfan avait été français, cela aurait-il posé problème. N'est-on pas digne d'affection au seul motif qu'on est étranger ? ». Réponse le 18 juin.


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