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2010.01.19 Dans les crèches d’Haïti, l’attente des orphelins

source : Le Monde

Elle est élégante, Evelyne Midi Jacques, les cheveux lissés et tirés en arrière et la robe de coton blanc, brodée, impeccable. “Dans la poussière, le malheur, le chaos, la femme haïtienne veut toujours rester digne, présentable. C'est une question de respect”, dit-elle simplement.

Depuis six jours, elle dort sur le bord de la rue Delma, un quartier populaire, avec 78 enfants de 5 mois à 8 ans. Depuis six jours, elle court, soigne, rassure, console, nourrit, fait face. Depuis six jours, elle lutte contre cette image obsédante qui ne la quittera plus : l'ensevelissement sous les gravats de la crèche Notre-Dame de la Nativité dont elle est la directrice. La perte, en quelques secondes, de 56 enfants.

“On avait fini de laver les petits. Ils étaient tous devant le grand poste de télé pour voir un DVD, Blanche-Neige, ou quelque chose comme ça. Moi, j'arrivais tout juste en voiture. Soudain, il y eut un terrible grondement. Ce bruit ne me sortira jamais de ma tête. Dans l'auto, c'est comme si on était dans la mer, et qu'on allait être englouti. Je suis sortie, me suis cramponnée à la barrière, le garçon de cour m'a alors retenue dans ses bras. “N'entrez pas”, m'a-t-il dit. “C'est l'horreur. C'est pas quelque chose à voir. Les enfants sont tous morts”.”

Devant elle, un gigantesque nuage noir. Elle s'est précipitée sans pouvoir rien distinguer, elle a appelé à l'aide. Et dans le fatras, le béton, la poussière, guidée par les cris, elle a retrouvé près de 70enfants. Quelques autres émergeront des ruines, un jour plus tard, deux, voire cinq pour une petite fille, Angeline, qui, depuis, couverte de plaies, ne parle guère.

Elle nous montre les ruines, puisqu'on le lui demande. La maison, dit-elle, était jolie et fonctionnelle avec la pouponnière à l'étage. Il n'y a plus de nourrissons. Et ce soir, c'est dans le petit jardin d'une autre maison fêlée qu'elle va installer les enfants. Une maman la suit, hagarde, dont une petite Falah est morte dans la crèche. Une autre arrive qui, désemparée, voudrait lui confier son fils de 8ans. Oui, les enfants de la crèche ont des parents biologiques. Et quelque part en France des parents adoptants.

“Je les connais !, dit Evelyne Midi Jacques. Ils ont déjà tous passé une huitaine de jours avec les petits. Et j'imagine leur angoisse aujourd'hui. Mon Dieu ! Mon téléphone ne fonctionne plus mais c'est un soulagement de n'avoir pas à leur répondre. L'ambassade pourra le faire puisque j'ai donné tous les noms.” Elle voudrait plus, en fait, de l'ambassade : un grand coup de pouce pour accélérer les adoptions. “Je veux mettre à l'abri mes petits survivants. Qu'ils partent chez leurs parents français ! Qu'ils quittent ce pays qui ne peut rien leur offrir. Qu'on les évacue au plus vite. On régularisera les papiers ensuite.” Les dossiers ? Les agréments ? La procédure ? “De quoi me parlez-vous ? Il y avait des dossiers à tous les stades du processus: parquet, ministère de la justice, ministère intérieur. Mais ils sont tous détruits, enfouis ou brûlés ! Les enfants ne peuvent attendre !”

Dans la cour de l'ambassade de France, ce jour-là, la doctoresse Elcy Faucher qui dirige la crèche Le Foyer du soleil à Pétionville, est venue, elle aussi, solliciter de l'aide. A la différence des autres maisons du quartier, le bâtiment ne s'est pas effondré. Mais il est fissuré et elle a transféré les enfants dans sa propre maison. “Non, dit-elle, elle n'est pas immense. Disons que je me suis accommodée.” Le personnel de la crèche a en partie déserté, l'un a perdu sa mère, l'autre son fils, certains une maison. “Je me suis débrouillée, dit-elle. Mais, là, franchement, je vais manquer de nourriture. J'évite le lactose pour les bébés, car je crains les diarrhées. Mais il me faut de l'eau. Mon réservoir se vide !” Elle voudrait surtout que partent d'urgence en France ceux qui y sont attendus. 21 enfants ont déjà fait l'objet d'un jugement d'homologation. “Je connais les parents de 19 d'entre eux, tous venus à Port-au-Prince devant le juge de paix. Qu'on leur envoie donc les enfants ! S'ils sont sortis vivants de cette histoire, il faut les sauver. N'importe quoi ici peut encore arriver. Une réplique. Des épidémies. Il leur faut d'urgence un sauf-conduit !”

Ce lundi, au même moment, le président Sarkozy réunissait en urgence à l'Elysée les représentants de différents ministères concernés par le sujet. Sujet brûlant, vu l'angoisse des familles adoptantes et la pression qu'elles entendent exercer pour une accélération de l'arrivée des enfants.

Sujet planétaire, les Pays-Bas annonçant vouloir rapatrier 109 petits Haïtiens, les Etats-Unis montrant aussi un fort intérêt. Mais sujet polémique, vu la forte demande d'enfants (avec 750 adoptions en 2009, la France est de loin le premier pays d'accueil des petits Haïtiens) et l'extrême vulnérabilité du pays fournisseur ainsi que des familles.

L'Unicef appelle d'ores et déjà les autorités à éviter “toute précipitation”. Les orphelins produits par le séisme vont forcément susciter un élan… Le secrétaire d'Etat à la coopération, Alain Joyandet, a affirmé que seuls les enfants haïtiens dont les dossiers d'adoption sont complets seraient évacués vers la France. Et le ministère des affaires étrangères, à l'issue de la réunion de lundi, a montré la même prudence.

A Port-au-Prince, l'ambassadeur Dider Le Bret veut être pragmatique. Il contactait lundi les responsables du Programme alimentaire mondial (PAM) pour que les crèches bénéficient de l'aide et soient desservies. Il préparait une tournée de tous les établissements afin d'établir au plus vite un état des lieux : état de santé des petits, nombre de morts et de blessés.

Enfin, il promettait d'organiser, via les Antilles, le rapatriement des enfants bénéficiant de toutes les autorisations des autorités haïtiennes. Près de 1 500 dossiers seraient actuellement en cours.
Annick Cojean


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