2010.01.19 «L’adoption ne doit pas être une réponse émotionnelle à la catastrophe»

source : letemps.ch
Paris et La Haye accélèrent les procédures alors que les ONG appellent à éviter toute «précipitation». Directeur du Centre international de référence pour les droits de l’enfant privé de famille (SSI/CIR), Hervé Boéchat revient sur la problématique de l’adoption internationale

Haïti n’en finit plus de pleurer ses morts une semaine après le violent séisme qui aurait fait plus de 70 000 victimes. Malgré l’urgence de la situation, une question sensible demeure. Que faire des enfants haïtiens en cours d’adoption? Selon la porte-parole de l’Unicef, Bénédicte Jeannerod, près de 2 millions d’enfants environ ont été directement ou indirectement affectés par le séisme, suscitant une vague importante des demandes d’adoption. Face à ce casse-tête, les autorités françaises et néerlandaises ont décidé lundi d’assouplir leurs politiques d’accueil.

Premier pays adoptant au monde avec 731 enfants haïtiens accueillis en 2008, La France compte ainsi «faciliter le transfert des enfants en cours d’adoption dans des familles françaises.» Une décision qui devrait faire gagner plusieurs mois aux familles. Mais les ONG et les organisations d’adoption appellent à davantage de retenue dans la gestion de la crise en cours. A l’instar de Hervé Boéchat, responsable du centre international de référence pour les droits de l’enfant privé de famille (SSI/CIR) à Genève.

Le Temps: Les autorités françaises et néerlandaises ont décidé d’accélérer les procédures pour les enfants haïtiens en cours d’adoption, tout comme les Etats-Unis et l’Espagne, alors que les ONG et les organisations d’adoption prônent leur gel. Comment expliquer de telles divergences? Hervé Boéchat: Une semaine après le tremblement de terre, il y a bien d’autres urgences que l’adoption. L’aide internationale fait face à plusieurs difficultés pour acheminer eau et nourriture à la population. Dans un contexte de catastrophe naturelle, il est aussi extrêmement compliqué de déterminer clairement la situation des familles sur place. En l’absence de preuves, comment garantir qu’un enfant soit effectivement orphelin? En Haïti, c’est encore plus problématique.

– Pour quelles raisons? – Le système administratif et judiciaire est entièrement paralysé. Les autorités n’existent plus. Et l’île caraïbe est également caractérisée par un manque de transparence en matière d’adoption internationale.

– Comment expliquez-vous les décisions française et néerlandaise? – C’est encore différent. La France et les Pays-Bas accélèrent les procédures des enfants dont les dossiers étaient sur le point d’aboutir. Des dossiers pour lesquels les jugements d’adoption ont été prononcés. Il ne s’agit pas de faire venir n’importe quel enfant.

– Suite au séisme, doit-on s’attendre aujourd’hui à des procédures d’adoption encore plus compliquées? – Outre les garanties nécessaires pour un départ rendues évidemment plus difficiles dans la situation actuelle, il s’agit également de déterminer les traumatismes subis par les enfants concernés. Le système administratif est là pour les protéger et s’assurer qu’ils sont bien orphelins et capables de s’adapter dans le pays d’accueil, mais les chocs qu’ils ont pu subir peuvent poser la question de leur «capacité» à bénéficier d’une prise en charge dans un nouveau pays, et dans une nouvelle famille.

– Par manque de transparence, comment s’assurer du bon traitement des dossiers? – Préalablement, les ambassades des pays d’accueil se chargeaient de procéder aux derniers contrôles avant le départ d’un enfant. Aujourd’hui, ce travail ne peut plus se faire. Le système administratif et judiciaire sont inexistants. On ne peut se contenter de traiter des dossiers à l’aveuglette. Une grande partie d’entre eux ont été perdues dans la catastrophe. Il va falloir les retrouver. Ce travail va prendre des mois.

– Pourra-t-on toutefois limiter les dérives? – Sans transparence en matière d’adoption, il est nécessaire de s’abstenir pour ne pas répéter les erreurs du passé. On peut dresser un parallèle avec le scandale de l’Arche de Zoé au Darfour ou celui de la Roumanie après Ceaucescu. L’adoption internationale avait littéralement explosé. Le pays n’était pas préparé et les enfants pas tous orphelins.

– A la suite de la catastrophe, de nombreuses familles se sont portées candidates à l’adoption d’enfants en Haïti. Comment expliquez-vous cet élan de générosité? – Nous avions enregistré les mêmes réactions lors du tsunami de 2004 en Asie. Mais l’adoption ne peut être une réponse émotionnelle à une catastrophe. Ces appels sont déplacés parce qu’ils sont prématurés par rapport aux besoins actuels. Dans un contexte de guerre ou de catastrophe naturelle, les procédures d’adoption internationale sont généralement gelées pendant trois ans. Songer à accueillir de petits Haïtiens une semaine après la catastrophe n’a pas de sens. Cela revient à compliquer le travail de l’aide internationale sur place. L’urgence est d’assurer les besoins vitaux et non de parler d’adoption.

– Plusieurs ONG parlent de «malaise» face à cette soudaine demandes d’adoption. Vous partagez ce point de vue? – Le public a de manière générale une mauvaise perception de l’adoption, de ses procédures et de son application. Pour un enfant, il est d’abord essentiel de rester dans un environnement connu et avec ses proches. Il ne s’agit pas de condamner les gens de bonne volonté, mais il est nécessaire de leur expliquer que cela n’est pas si simple. Essayons de nous imaginer dans une situation semblable et de réfléchir à ce qui conviendrait le mieux pour nos enfants.


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