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2010.01.23 Un matin sans Clarensky, Gardy et les autres

source : L'Union
De notre envoyé spécial à Haïti Christophe PERRIN L'ORPHELINAT Don d'Amour de Port-au-Prince est perdu sur les hauteurs dans un entrelacs de rues défoncées. Il faut traverser le capharnaüm de l'ancien marché de Pétionville où le petit commerce renaît de ses cendres, quitter cette folle effervescence pour déboucher dans l'inattendu silence de la rue Chrétien. Quelques pleurs parviennent à peine à franchir la lourde porte en fer. Immacula, l'une des nounous les plus expérimentées, ouvre après avoir demandé l'identité du visiteur.
A l'entrée, neuf bambins, assis sur des chaises en plastique, attendent sagement l'heure de la bouillie. A droite, une dizaine de nourrissons dorment sous la tente avec leur couche-culotte. En face, les plus grands écoutent dans un joli brouhaha les consignes de Thérèse, maîtresse improvisée, qui distribue des cahiers de coloriage.
Après les départs, hier soir, de dix-sept enfants, ils sont encore 93. Nerlie, 7 ans, a vu partir Clarensky, Claudemartha, Claudemarthi, Anderson…. Elle attend sagement son tour, timide. Elle fera sans doute partie du prochain voyage, sans doute mardi vers l'Allemagne.
Depuis le séisme, les enfants de cet orphelinat, âgés de quelques mois à 7 ans, n'ont plus que la cour comme espace de vie. Le bâtiment, d'apparence solide, propre à l'intérieur comme à l'extérieur, cache de vilaines fissures, prêtes à s'élargir à la prochaine réplique. « Les petits, eux, ne font pas attention aux secousses. C'est quand ils nous voient affolées qu'ils se mettent aussi à courir », précise Immacula.
Pudique, cette femme surmonte la perte de sa nièce, la maison de ses parents détruite, sa mère qui perd la tête, pour venir travailler. Derrière le vernis, on sent qu'il ne faut pas pousser la conversation plus avant sur ce sujet… Les larmes finissent par perler.
Au centre de la crèche, près d'un tas de charbon de bois, de la purée de pois noirs mijote. Le tout sera mélangé avec du riz. « Grâce à Dieu », comme aiment à le répéter les Haïtiens, et aux dons d'associations allemandes et francaises, des boîtes de lait sont arrivées hier.
Une journée chargée pour Gina Dolce Clodomir, la directrice de Don d'Amour et ses employés. Il a fallu préparer à la hâte les 17 orphelins pour les conduire, endimanchés, à l'ambassade de France avant leur transfert par avion pour Paris. Tout s'est réglé en 24 heures. Le consul est venu en personne à Don d'Amour étudier chaque dossier. Le gouvernement veut éviter le cafouillage de l'Arche de Zoé, l'opération fiasco d'évacuation d'enfants du Darfour. Gina est au bord de l'épuisement mais heureuse. Pas un instant à elle entre les appels de soutien, le suivi des dossiers et l'après-séisme à gérer. « La plupart de ces enfants restent au moins deux ans chez nous, le temps de l'instruction du dossier d'adoption. Leur départ est un moment de joie, pas de tristesse. Je suis contente pour eux. C'est pour leur bien », confie Gina.
Le chaos ne saurait justifier des enlèvements même sous un bon prétexte, avait rappelé Bernard Kouchner, le ministre de la Santé. Surtout qu'il y a derrière ces dossiers un juteux marché. Difficile de trancher ce débat entre éthique de l'adoption et urgence sanitaire. Chaque enfant qui part, c'est une place qui se libère. Gina Dolce Clodomir accepte la prudence de la France. Elle rappelle également qu'elle ne peut aller au-delà de 100 orphelins, mais elle est confrontée quotidiennement à la dure réalité d'un pays dévasté où nombre d'enfants souffrent de la faim et de la soif.
Au fond de la cour de l'orphelinat, Gabriel, le visage émacié, ses yeux trop grands, cloué sur son pot de chambre par des diarrhées, ne se doute pas qu'il est au centre d'un problème de société inextricable. Le consul à Don d'Amour « Leur départ est un moment de joie »


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