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2010.01.27 "Le traumatisme est plus fort pour les parents adoptifs que pour les enfants haïtiens"

source : Le Point
INTERVIEW DE ROLAND COUTANCEAU (PSYCHIATRE)

Propos recueillis par Ségolène Gros de Larquier

Deux semaines après le séisme à Haïti, le psychiatre Roland Coutanceau, qui préside la Ligue française de santé mentale, évoque les troubles et les défis à surmonter pour les victimes. Il a soigné plusieurs victimes de catastrophes naturelles, comme le tsunami qui a secoué l'Indonésie en 2004.

lepoint.fr : De quels traumatismes peut souffrir une victime du séisme ?
Roland Coutanceau : Avec une catastrophe, l'être humain est victime d'une triple déflagration. Tout d'abord, celle de la destruction de la 'cité', à entendre comme la vie civilisée. Ensuite, chaque personne doit affronter la perte de sa propre maison, de son 'chez soi'. Enfin, l'être humain doit faire face à la mort de ses proches. Cette situation très violente réactualise notre situation de mortel et notre peur de la mort. Face à ces épreuves, sur le plan humain, un individu traverse une première phase d'effroi. Ce sont les cris, les pleurs, mais aussi la tristesse et l'angoisse. L'être humain est marqué par la mort. Certaines victimes développent alors des symptômes post-traumatiques. Elles souffrent de dépression, d'anxiété marquée par des bouffées d'angoisse, mais aussi de cauchemars qui sont en fait des réminiscences de l'histoire traumatique. Sur le plan physique, cela peut se traduire par des maux de ventre ou des spasmes. Tous ces symptômes sont plus fréquents chez les personnes qui retrouvent une situation à peu près stable après la catastrophe. En revanche, la plupart des individus qui doivent lutter pour leur survie y échappent. Chez ces derniers, le mécanisme de lutte pour la survie prend le dessus sur le choc ressenti.

Comment reprendre pied après une telle épreuve ?
Chacun a son propre destin psychologique. Et par exemple, les croyances, la religion et la façon dont on voit le monde jouent beaucoup. Quoi qu'il en soit, l'expérience a montré que l'écoute était un élément-clé pour se reconstruire. Le psychisme doit digérer le souvenir et le mettre à sa place. C'est pour cela qu'en France nous avons développé les cellules d'écoute psychologique. Les victimes d'une catastrophe naturelle ont besoin d'échanger, d'en parler entre elles. Tout simplement, les êtres humains s'aident les uns les autres. Les individus les plus secoués psychologiquement se font aider par les plus forts. En effet, après un temps d'abattement, certaines victimes retrouvent l'énergie nécessaire pour se reconstruire et aller de l'avant. C'est le mystère de la résistance humaine. En dehors de l'écoute, une autre condition est nécessaire pour se remettre : avoir des projets et de nouvelles perspectives. Les personnes qui vont le mieux se projettent dans l'avenir sans être obsédées par leur passé.

Combien de temps faut-il pour relever la tête ?
Le temps n'a pas vraiment de sens sur le plan psychique, car cela dépend de chacun. Mais on peut dire qu'au-delà de deux ans le risque de chronicité est fort.

Qu'en est-il pour les enfants en voie d'adoption ?
C'est une ineptie de soutenir que l'enfant doit rester sur les lieux du séisme, avec les siens, pour ne pas être traumatisé. Déjà, il faut savoir que vers 3-4 ans, les enfants n'ont que très rarement des souvenirs. Pour un enfant, le plus important est d'être placé dans de bonnes conditions de vie, où que ce soit. Et puis, si un enfant est déraciné et marqué par la catastrophe, il a avant tout besoin d'être écouté par ceux qui l'entourent.

Le défi est donc de taille pour les parents adoptifs ?
Oui, d'autant plus que les parents adoptifs peuvent parfois être davantage traumatisés que les enfants eux-mêmes. Ils n'ont pas vécu la catastrophe. Résultat : ils l'imaginent avec excès. L'expérience montre que celui qui aide une victime est déstabilisé par la souffrance qu'il imagine. Par exemple, certains parents finissent par modifier de façon arbitraire l'éducation de leur progéniture, juste parce qu'ils se disent qu'elle a vécu une situation hors norme. Il faut éviter cela. Les parents adoptifs vont probablement avoir besoin de parler avec d'autres parents vivant une situation semblable pour évoquer leurs rapports avec les enfants. Autres écueils à éviter pour la famille adoptive : raconter à leur enfant une histoire exagérée de la catastrophe, en parler tout le temps ou à l'inverse faire de ce sujet un tabou.


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