2010.01.29 Il faut sauver Neika

source : sudouest.com
HAÏTI. Christian et Nathalie Lapassouse attendaient Neika pour fin février, à Onesse-et-Laharie. Le dossier est perdu, la directrice de la crèche leur a envoyé un SOS : les enfants sont en danger de mort

Quatre jours après le tremblement de terre en Haïti, Neika a eu 3 ans. Sur la photo, prise peu avant la catastrophe, cette petite fille du bout du monde sourit : elle sait que là-bas, en France, à Onesse-et-Laharie, sa nouvelle famille l'attend. Pour fin février. Ses parents Christian et Nathalie Lapassouse, son grand frère Théo. Sa chambre, rose, est prête. Ses poupées sur le lit, les vêtements dans l'armoire, les livres dans la bibliothèque, le lait dans le garde-manger, n'attendent plus que les grands yeux d'une fillette « prête à aimer et être aimée ».

Et puis, il y a le séisme. Le chaos dans le pays, les orphelinats par terre, les enfants dans la rue, les papiers d'adoption sous les décombres. C'est l'hiver dans la chambre rose. Les volets sont fermés, les urnes pour recueillir des fonds pour le pays exsangue recouvrent les jouets, l'innocence et les rires d'enfant. Christian et Nathalie Lapassouse sont terrassés. Ils ne dorment plus, ils ne mangent plus, leur coeur ne bat plus qu'au rythme des mails en direct de Port-au-Prince.

SOS de la crèche

Mais les nouvelles ne sont pas bonnes. Les derniers courriers émanent de Margarette Sainte-Fleur, la directrice de la crèche qui abrite Neika, Les Brebis de Saint-Michel. Ces lettres, qui portent le sceau du tribunal de paix de Petion Ville et la signature d'un juge, appellent à l'aide. Face à l'insécurité, Margarette Saint-Michel implore le « rapatriement des enfants dont les dossiers sont terminés ou en cours » « dans le but de sauver la vie de ces centaines de petits » voués à l'adoption et attribués légalement à des familles françaises, détentrices de l'agrément.

De l'autre côté de l'ordinateur, Nathalie et Christian Lapassouse tentent de ne pas flancher. Pour Théo, 6 ans, qu'ils ont adopté en Haïti en 2004, ils ravalent leurs larmes. « Et quand on n'en peut plus, on le confie aux grands-parents. Parce qu'on a le devoir de continuer à sourire pour notre petit garçon. Mais Neika, elle, ne sourit plus. »

« On n'est pas des voleurs »

Nathalie et Christian Lapassouse sont en colère : ils s'insurgent « contre l'inertie et l'incompréhension des dirigeants qui ont le devoir de prendre une décision d'urgence. Sur 900 enfants français en cours d'adoption, quelques dizaines seulement ont été rapatriées. Alors que les autres pays les ont tous évacués », commente le couple. « Qu'attend la France ? On a honte… »

À la cellule de crise du quai d'Orsay, une voix sèche répond à leur coup de fil samedi : « Nous étudions les dossiers au cas par cas, cela prend du temps, mais la patience est normale dans les procédures d'adoption ». Merci de l'info. Sauf que Neika n'a pas le temps, elle. Chaque jour de plus en vie est un miracle. Nathalie et Christian le savent : la fillette de 3 ans fait tourner des robes taille 18 mois autour de son corps mal nourri. « Ce n'est pas un caprice ni de l'impatience, nous sommes juste des parents qui savons que leur enfant est en danger de mort et que l'on ne fait rien. C'est un calvaire. » Un calvaire aussi de mesurer le « décalage entre le temps administratif et celui de l'urgence », s'insurgent les Lapassouse qui évoquent « la non-assistance à personne en danger ».

Eux se battent. Samedi, manif à Bordeaux, courriers aux élus. « Il faut expliquer aux gens que l'on n'est pas des voleurs d'enfant. On comprend la crainte de l'État français, mais il ne faut pas faire d'amalgame : cela fait 20 ans que l'on a engagé notre démarche. Elle était quasiment aboutie. »

Stérilité

Tant pis pour la pudeur, la vie de Neika vaut bien ça. Alors, Nathalie explique. Elle a une vingtaine d'années et déjà un désir d'enfant. La nouvelle tombe : elle est stérile, partiellement. Malgré les traitements hormonaux et les FIV, le ventre est toujours vide, le coeur toujours plein. Ce sera donc l'adoption. Neuf mois pour obtenir l'agrément en France. Puis, neuf mois de démarches en Haïti. Théo a… 9 mois quand Christian et Nathalie vont le chercher. « Un petit garçon génial. » Mais qui a souffert. Jour après jour, câlin après câlin, il surmonte les difficultés psychomotrices. « On a attendu qu'il soit sorti d'affaire pour décider, à trois, d'accueillir un nouvel enfant ».

« Non maman, non… »

L'attente encore. Et puis, la délivrance. « On nous a dit qu'il y avait une petite fille pour nous. Elle a un an et demi, elle s'appelle Neika. » Les Lapassouse apprennent son histoire, découvrent sa photo : elle fait partie de la famille. « Début octobre, l'orphelinat nous demande de venir la voir. » Le couple décolle le 21. « Une heure et demie après notre rencontre, elle s'endormait sur moi », souffle Nathalie. Belle comme l'enfance avec ses petites nattes, Neika va mal : elle a de la fièvre, des maladies de peau purulentes, elle a faim, elle est sale. « Elle a dormi avec nous. On l'a lavée, on l'a nourrie, on l'a soignée. Deux jours après, c'était une petite poupée qui allait mieux et découvrait le vent sur son visage. Il a fallu l'arracher de nos bras… » La fillette hurle. Avec le peu de mots français qu'elle maîtrise, elle crie : « Non, maman, non… » « On lui a promis qu'on viendrait la chercher. Et maintenant… »
« Les orphelinats ne sont toujours pas ravitaillés »

Depuis quelques jours, le président de Timoun association landaise qui regroupe des familles adoptant ou ayant adopté des enfants en Haïti, est catastrophé : les nouvelles émanant des crèches ne sont pas bonnes. « L'ambassade de France a bien repéré les établissements en situation difficile, notamment ceux qui se sont effondrés ou sont fissurés mais rien n'est fait », s'indigne Christophe Sourrouille.

Aucune tente n'a par exemple été prêtée pour abriter les petits sinistrés. Pire, sur cinq crèches avec lesquelles l'association est entrée en relation, aucune n'a reçu d'aides alimentaires significatives. « L'une d'entre elles a reçu de l'eau, apportée par une équipe de journalistes de France 2 mais c'est tout. Une deuxième a récupéré les rations alimentaires des militaires qui sont passés devant la crèche. Une troisième a pu avoir un peu de riz, et une quatrième n'a toujours rien vu venir. »

Aucun médicament non plus. « Les situations sont critiques ». L'association entend solliciter à nouveau l'aide des politiques locaux. Notamment d'Alain Vidalies, qui a assuré Timoun de son soutien. « Il s'est montré rassurant en nous disant que le gouvernement était mobilisé sur le sujet. Mais il va falloir agir maintenant… »

En revanche, pas de frémissement positif du côté des dossiers de rapatriement des enfants en cours d'adoption. « Alors que les Pays Bas, la Belgique, les Etats-Unis et le Canada ont fait le nécessaire pour mettre les enfants en sécurité. »
Auteur : AUDE FERBOS
a.ferbos@sudouest.com


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