2010.02.23 Faut-il ralentir ou accélérer l'adoption des enfants haïtiens en France ?

Source: http://lci.tf1.fr/monde/amerique/2010-02/faut-il-ralentir-l-adoption-des-enfants-haitiens-en-france-5704422.html

POUR-CONTRE - La polémique enfle sur l'arrivée des enfants dont l'adoption avait été validée avant le séisme. La procédure accélérée est-elle dangereuse pour les petits Haïtiens ? TF1 News se penche sur le débat.

Depuis le début du mois, 371 orphelins haïtiens, dont l'adoption avait été validée avant le séisme, ont été accueillis en France dans le cadre d'un processus accéléré. Cette procédure crée-t-elle un danger pour les enfants ? Oui, répondent plusieurs spécialistes de l'enfance et certaines ONG. Non, répliquent les associations de parents, citant à l'appui leurs propres spécialistes (lire notre article : “il faut évacuer un maximum d'enfants en cours d'adoption”). Face à la situation, le ministère des Affaires étrangères a décidé de ralentir le processus et d'envoyer une délégation sur place pour rencontrer les 116 enfants devant encore être accueillis en France afin d'évaluer leur état.

TF1 News a demandé leur avis à Pierre Lévy-Soussan, psychiatre, psychanalyste et spécialiste de l'adoption et à Eve Pilyser, psychologue-clinicienne auprès d'enfants.

TF1 News : Le processus d'adoption pour les enfants devant encore être accueillis en France doit-il être accéléré, comme pour ceux arrivés courant février ?

- Pierre Lévy-Soussan : Non. L'urgence n'est pas compatible avec un processus d''adoption. Ce sont deux logiques totalement différentes. Dans la logique humanitaire, il faut des soins renforcés et immédiats afin qu'ils soient le plus efficaces possibles. La logique d'adoption s'inscrit pour sa part dans un autre type de temporalité.

A l'arrivée des orphelins en France, nous avons ainsi noté une accumulation de traumatismes. Les traumatismes anciens préexistants (perte des parents…) ont été ravivés par le déplacement en urgence et sont venus se greffer au traumatisme créé par le séisme en lui-même. Tout ceci a court-circuité le mécanisme fragile du processus adoptif. Même si les enfants n'ont pas été blessés physiquement, ils n'étaient pas prêts à quitter leur environnement familier. Résultat : à leur arrivée, ces enfants sont plongés dans un état tel que les parents adoptants sont moins préparés à les accueillir. C'est d'autant plus vrai que, pour la grande majorité d'entre eux, les parents ne connaissaient pas leur enfant. Pour ne rien arranger, cette mise en relation s'est déroulée dans le cadre particulier peu engageant d'un aéroport. L'inadaptation entre le parent et l'enfant a été renforcée.

- Eve Pilyser : Oui, il faut aller vite, du moins pour les enfants dont la procédure d'adoption a été validée et qui ont déjà rencontré leurs parents adoptifs à Haïti.

La première raison, c'est l'urgence. Sur place, certains enfants n'ont plus de lait et reçoivent une nourriture laissant à désirer. Les conditions d'hygiène sont également délicates avec par exemple des risques de gale. Ensuite, sur le plan émotionnel, ces enfants ont déjà été informés de leur futur départ, ont rencontré leurs futurs parents, ont reçu des cadeaux. Ils sont donc déjà projetés dans leur avenir, qu'ils savent meilleur et plus chaleureux. Tout ceci a créé un ressenti positif, même pour les tout-petits. Evidemment, plus ils sont avancés dans le langage, plus ils comprennent. Enfin, au niveau psychique, comme ils sont dans une projection positive, on ne peut pas parler de traumatisme si la procédure est accélérée. Peut-être les déstabilisera-t-elle un peu, mais ce sera à la marge. Au final, le positif l'emportera sur le négatif. Quant aux troubles notés à l'arrivée à Orly, ils sont essentiellement dus au long voyage.

TF1 News : Que pensez-vous de la mise en place d'un centre d'accueil qui servirait de “sas” en Guadeloupe ?

- Pierre Lévy-Soussan : Il créerait et rajouterait une étape supplémentaire. Il faut réaliser cette étape de première rencontre sur place en Haïti pour éviter aux enfants d'autres ruptures, comme celle du voyage.

- Eve Pilyser : C'est une fausse bonne-idée. Cela ne ferait que rajouter une déstabilisation supplémentaire. Les enfants seraient alors encadrés par des personnes nouvelles. Dans ce cas, autant aller directement dans leur famille adoptive. Si le personnel haïtien les suit, cela serait éventuellement plus rassurant pour eux. Mais en raison du traumatisme que subit ce personnel, il n'est plus à même de s'occuper sainement des enfants et leur retransmet même sa déstabilisation émotionnelle. Les enfants subissent là un second choc, très violent.

TF1 News : Quelle serait pour vous la solution la plus efficace ?

- Pierre Lévy-Soussan : Il faut que l'encadrement ait lieu à Haïti avec des garanties sur la santé de l'enfant et la qualité de ses relations avec les parents lors de son départ. L'idéal serait de préparer l'enfant en amont à l'arrivée de ses futurs parents et que la mise en relation, pendant au moins une semaine, soit encadrée au mieux. Ce n'est pas facile. Pourtant c'est primordial car cela peut avoir des conséquences sur le reste de la vie et sur le processus adoptif et filiatif. Or, une nouvelle fois, la logique d'urgence court-circuite la logique psychique. Etre psychiatre ou psychanalyste ne suffit pas pour s'exprimer sur le sujet, il faut aussi avoir une certaine connaissance de l'adoption et de son processus.

- Eve Pilyser : Il faut accélérer la procédure en la préparant. Tout d'abord, en renforçant les liens avec la famille adoptive. Ensuite, le personnel haïtien doit parler aux enfants sur ce qu'il s'est passé, de manière simple, avec des mots compréhensibles. Il doit aussi leur expliquer que c'est le moment pour eux de partir car ils vont être bien entourés en France et qu'il est donc temps de se dire au revoir. Bref, il faut préparer les enfants au deuil de la relation.

“Charly s'est très bien adapté”
Courant janvier, TF1 News avait interrogé Marielle et Sébastien. Juste avant le séisme, ils étaient sur le point de partir en Haïti pour aller chercher Charly (lire notre article : “Notre nouveau combat : sortir Charly de cet enfer”). Le bambin, âgé de deux ans, est finalement arrivé en France le 8 février dans le cadre de la procédure accélérée. “Il nous a reconnus sans aucun problème”, explique Marielle -le couple s'était rendu sur place en septembre pour faire connaissance de l'enfant. “Il semble avoir été très bien préparé à sa future vie par le personnel de l'orphelinat. On lui avait notamment montré tous les albums photos de notre famille puisqu'il savait qui en étaient les autres membres”, souligne-t-elle. Aujourd'hui, tout semble aller pour le mieux. “A part quelques pleurs ou cauchemars les deux premières nuits, Charly s'est très vite adapté. Il sourit, mange bien, joue, dort bien. Le fait d'être allé le rencontrer avant son arrivée a facilité les choses, c'est indéniable”, précise Marielle.

Côté accompagnement des autorités, le couple a reçu un coup de fil d'un psychologue présent à Orly le lendemain de l'arrivée de Charly puis d'un membre de la CUMP (Cellule d'Urgence médico-psychologique) il y a quelques jours. En revanche, il attend toujours des nouvelles du service du Quai d'Orsay qui doit boucler définitivement le dossier d'adoption.


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