2010.02.26 Querelle de psys autour des enfants adoptés d'Haïti

Source: http://www.ouest-france.fr/actu/actuDet_-Querelle-de-psys-autour-des-enfants-adoptes-d-Haiti-_39382-1277045_actu.Htm

Des spécialistes de l'enfance estiment que l'adoption dans l'urgence met les petits en danger, les rapatriements ont donc été stoppés. Une décision vivement contestée.

Enquête

Face à l'angoisse des parents, le gouvernement s'était engagé, après le séisme du 12 janvier, à ramener au plus vite les enfants qui avaient fait l'objet d'un jugement d'adoption en Haïti. Soit 488 enfants pour 914 procédures en cours. 372 petits Haïtiens sont arrivés en France.

La semaine dernière, Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, a décidé de stopper les rapatriements en urgence. « Il convient, a justifié son porte-parole, dans l'intérêt supérieur de l'enfant et des familles, de se diriger vers une normalisation, compte tenu des retours d'expérience et des difficultés rencontrées par certaines familles. »

Douche froide pour les familles dans l'attente. En particulier, pour les 116 qui ont un jugement en bonne et due forme. « Normalisation » : on en revient donc à la procédure d'avant la catastrophe ; les parents devront aller chercher eux-mêmes leurs petits. Les vols commerciaux ont repris, mais la situation à Port-au-Prince est loin d'être revenue à la normale.

« Maltraitance physique et psychique »

Qu'est-ce qui a déclenché cette décision ? Il semble que l'intervention de quatre praticiens renommés ait été déterminante. Le 6 février, « alertés par des psychiatres et psychologues », Pierre Levy-Soussan, psychiatre (Paris), Sophie Marinopoulos (Nantes), Maurice Berger, pédopsychiatre (Paris) et Vincent Fournel, psychiatre (Guadeloupe), ont adressé une lettre extrêmement alarmiste à François Zimeray, l'Ambassadeur des droits de l'Homme au ministère des Affaires étrangères.

« J'ai vu des enfants polytraumatisés et des mises en relation difficiles avec les parents, rapporte Sophie Marinopoulos. L'enfant qui a vécu un séisme a besoin d'être accompagné avant d'être adopté. » Ces quatre experts demandaient « le gel de toute arrivée d'urgence », estimant qu'elle peut « compromettre le processus adoptif, mais aussi l'avenir psychologique des enfants et, au pire, conduire à une maltraitance physique et psychique ».

Pierre Levy-Soussan, qui a assisté à l'arrivée d'un groupe d'enfants, le 11 février, à Orly, affirme : « Le meilleur endroit pour que l'enfant récupère du traumatisme du séisme, c'est dans son propre pays, là où il a des repères familiers. »

« On ne peut pas prédire l'avenir »

Ce revirement du ministre des Affaires étrangères n'a pas surpris que les parents. Parmi les fonctionnaires du ministère au coeur du dispositif, certains désapprouvent, sous anonymat, et s'étonnent de ne pas avoir été consultés. Le Conseil supérieur de l'adoption n'a pas eu, non plus, son mot à dire. « C'est pourtant une autorité compétente à donner des avis », déplore Fanny Cohen-Herlem, qui en fait partie.

Cette pédopsychiatre réputée, spécialiste de l'adoption, juge la décision du ministre « trop rapide » et conteste les conclusions de ses quatre confrères. « Moi aussi, je suis allée à l'aéroport et je n'ai pas vu les horreurs qu'ils décrivent. » Surtout, elle déplore « cette suspicion portée sur les familles qui n'ont pas besoin de ça. On ne peut pas prédire l'avenir ; même quand les parents sont bien préparés, on ne sait pas ce que ça va donner ».

Le psychiatre Didier Cremniter, qui a connu de nombreuses situations de catastrophe, est du même avis. « Les symptômes parfois impressionnants qu'on voit dans les phases aiguës ne présument pas de ce qui se passera ensuite. »

Coordinateur des cellules d'urgence médico-psychologiques d'Ile-de-France, qui étaient mobilisées pour accueillir les enfants, il est allé à Port-au-Prince, où il a vu plusieurs d'entre eux avant leur départ. « Sur place, dit-il, certains auraient pu mourir ou vivre des situations extrêmement éprouvantes. Les ramener en France était la seule mesure possible. »
Serge POIROTet Magali GRANDET.


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