2010.05.06 Mamie Jean-Jean sèche les larmes des enfants d'Haïti pour ne pas perdre la raison

source : lavoixdunord.fr
C'est la mère de tous les enfants haïtiens accueillis ces huit dernières années dans la région. C'est l'amie intime de tous les parents adoptifs. Et c'est un phare pour son pays martyr. Éveline Louis-Jacques, qui dirige la crèche de Port-au-Prince la plus touchée par le séisme de janvier, a vu mourir 56 de ses petits pensionnaires. Mais son sourire continue de donner une leçon d'espoir et de vie. Partout où elle est passée ces deux derniers jours dans la métropole, son souffle a asséché les océans qui nous séparent d'Hispaniola.

PAR MARIE VANDEKERKHOVE

metro@lavoixdunord.fr

Sa vie s'est effondrée avec la nurserie, le 12 janvier. Le séisme a emporté ses anges, trop petits pour échapper à la colère de la terre. « Depuis, on dort presque à la belle étoile », résume avec pudeur Éveline Louis-Jacques, devant des adolescents. Ces jeunes du conseil municipal de Bourghelles pilotent des actions de solidarité avec Haïti. Ils sont nombreux dans la métropole, à donner de leur temps ou de l'argent pour ces cousins du bout du monde (voir ci-dessous). Alors, même si elle vient chaque année dans la région, prendre des nouvelles de ses « enfants » deux fois adoptés, Éveline remercie un à un ses donateurs, à Tourcoing mardi, dans la Pévèle hier.

Elle ne s'étend pas sur les conditions d'accueil là-bas, qu'on devine difficiles. À la crèche Notre-Dame de la Nativité, les bambins qui ont survécu dorment sous des tentes, ou dans des baraques prêtées par la protection civile. « Ont-ils des besoins urgents ? », s'enquièrent quelques voix. Éveline souffle : « Tout est urgent. » Avant la catastrophe, cette dame de 61 ans a recueilli jusqu'à 138 enfants chez elle, dans la capitale d'Haïti. Mais le don à Haïti a commencé bien avant.

Fille de préfet, Éveline a toujours mangé à sa faim, fréquentée les meilleures écoles. Elle a été cadre supérieur dans la plus grande banque du pays, a travaillé pour l'UNICEF. « J'aurais pu choisir l'exil, je suis restée pour mon pays. » Il y a huit ans, elle ouvre sa vie à la misère et aux enfants, « parce qu'ils sont l'avenir d'Haïti ». La plupart de ceux qu'elle élève ont encore leurs parents biologiques. Mais ils lui font confiance pour qu'elle leur invente un meilleur avenir, qui passe par l'adoption, notamment en France.

Alors, oui, ils lui sont attachés à « mamie Jean-Jean », les enfants qui ont désormais des papas et des mamans blancs. Même s'ils ne répondent plus quand elle les appelle par leur prénom haïtien, ils lui sautent au cou. Comme Suzanna, alias Marie, la dernière à avoir rejoint la France en mars.

Hier à Fretin, lors d'une réception privée, ces dizaines de familles en noir et blanc saluaient l'amour qu'Éveline a diffusé par-delà les océans. Philippe, lui, était venu de Namur, en Belgique, embrasser une dame qu'il n'a pas vue depuis cinq ans : « Elle a risqué sa peau pour mon fils, en l'amenant à l'hôpital sous les balles », se souvient-il avec émotion. Pour mamie Jean-Jean, l'innocence justifie tous les sacrifices.

« Son don de soi est admirable », répètent les parents à l'envi, qu'elle appelle tous par leur prénom comme si c'étaient les siens. Eux la voient non comme une mère, mais comme une amie intime. Celle qui leur a apporté leur plus grand bonheur. Ou celle qui les réconforte : sept couples de la région ont perdu leur enfant « apparenté » dans le séisme, avant qu'il ne soit légalement adopté en France. Mais, même pour ceux qui la connaissent bien, sa force reste un mystère. Comment survivre à l'innommable ? « Il faut travailler, toujours, pour ne pas perdre la raison », philosophe Éveline Louis-Jacques. Cette mère Teresa des enfants d'Haïti avance en catholique fervente : « Avec Dieu comme boussole, on ne peut pas perdre courage. » Les parents adoptifs, s'ils étaient prélats, l'auraient déjà canonisée.


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