2010.08.07 Haïti - Le combat d’une mère adoptante

source : francesoir.fr
Frédéric Helbert
Depuis le séisme du 12 janvier, Emmanuelle Guerry mène une lutte acharnée pour sauver du pays en ruine des enfants adoptés par des familles françaises.

Au pied de la butte Montmartre, à Paris, dans un immeuble qui ne paie pas de mine, un minuscule appartement. Devenu pourtant le nouveau « palais » d’un petit bonhomme au sourire malicieux. Amis, 2 ans, vient en courant chercher les bras de sa mère, répétant à l’envi ce mot qui sonne tel un cri de victoire : « Maman ! Maman ! » Emmanuelle Guerry serre contre elle cet enfant sorti de l’enfer d’Haïti au prix d’une terrible bataille. Cette fois, le gamin facétieux veut « jouer » avec le téléphone portable.

Chaque objet est source d’une curiosité insatiable : la télé dans laquelle il cherche à entrer pour y rencontrer les personnages de dessins animés, le réfrigérateurs dont il ouvre la porte sans cesse, en murmurant « Oouh », comme s’il agissait d’une malle au trésor, la poussette achetée par sa mère. Une femme de 38 ans au visage radieux mais qui porte encore les traces d’un combat acharné : celui mené depuis le 12 janvier pour ramener son fils, bloqué dans une crèche de Port-au-Prince. Dans les jours qui ont suivi le séisme, elle s’est investie dans le collectif SOS Haïti enfants adoptés, créé dans l’urgence et qu’elle préside aujourd’hui. L’objectif : mutualiser les efforts de parents adoptants – plus de 1.000 demandes étaient alors en cours – afin d’évacuer au plus tôt les enfants menacés, dont Amis.

Pour cela, Emmanuelle abandonne son métier de décoratrice, sacrifie ses économies – 25.000 € dépensés à ce jour ! – et sa vie sociale. Le combat la mobilise tout entière « parce que la diplomatie française s’est montrée indigne », enrage-t-elle. Une diplomatie « frileuse, timorée, sourde et aveugle, incapable de prendre les décisions qui s’imposaient ». Dès janvier, les grands pays occidentaux ont vite évacué tous « leurs » enfants adoptés ou en cours d’adoption. Seule la France reste à la traîne. Le discours des diplomates, lesté par le boulet du scandale de l’Arche de Zoé, tourne en boucle : « Il faut respecter les procédures et la souveraineté haïtienne. » Dès lors, les enfants ne sortent qu’au compte-gouttes. Coup de tonnerre en février dernier : des experts psychiatres diagnostiquent que « l’évacuation d’urgence est un grand traumatisme, les enfants sont en état de sidération ». Conséquence : la France décide d’en revenir aux interminables procédures classiques alors que l’administration haïtienne est en ruine. A compter du mois d’avril, plus un orphelin n’est évacué.

Cinq enfants morts

La mort de cinq enfants attise la colère des familles car, pour elles, médecins et diplomates en portent l’effrayante responsabilité. Au ministère des Affaires étrangères, le sujet est tabou. Commentaire cynique d’un diplomate français en poste à Port-au-Prince : « La surmortalité infantile n’est pas un phénomène nouveau dans ce pays. » Le 31 mai, Me David Koubbi, l’avocat du collectif, somme par voie d’huissier Bernard Kouchner de reprendre les évacuations. Sous peine de poursuites. Le conseil attend toujours la réponse. Le 15 juin, il écrit au président de la République.

Début juillet, Emmanuelle Guerry n’en peut plus d’attendre. Me Koubbi lui propose un coup d’audace : aller sur place pour tenter d’y voir plus clair. L’avocat troque son costume contre un treillis. Emmanuelle remplit son sac à dos pour son quatrième voyage à Port-au-Prince. Le 10 juillet est une brutale plongée au cœur des ténèbres. Six mois après le séisme, rien n’a bougé. La ville semble avoir été bombardée la veille. Plus d’un million de personnes vivent toujours sous des tentes de fortune dans des camps insalubres. Les distributions massives d’eau et de nourriture ont cessé. La température atteint facilement les 45° à l’ombre. Les Haïtiens, eux, résignés, ploient sous le poids d’un destin maudit.

Intervention de Sarkozy

En quelques heures, Me Koubbi, très décidé, réussit à aborder Sean Penn, le champion des causes humanitaires, et Bill Clinton, conviés à une cérémonie du souvenir, puis le président haïtien René Préval. L’accueil est cordial : les autorités ont à cœur de débloquer la situation. Comme si la donne avait changé. Et pour cause, dans les premiers jours de juillet Nicolas Sarkozy est intervenu discrètement, faisant parvenir par voie diplomatique un courrier à son homologue haïtien. Il lui demande de se saisir instamment du problème et de tout faire pour que les évacuations reprennent.

Débute alors une course contre la montre pour mettre en ordre les dossiers et obtenir les derniers tampons. A la manœuvre, David Koubbi, profondément touché par ce qu’il a vu, se montre d’une efficacité exemplaire. « Sans lui, rien n’aurait été possible », souligne Emmanuelle Guerry.

La jeune femme va trembler jusqu’au dernier instant. Jusqu’à l’obtention du « Graal » : le passeport d’Amis. Et puis, il faut courir une dernière fois. L’enfant, menacé par une infection sanguine, doit recevoir un traitement antibiotique en urgence. Mais la mère courage ne flanche pas, dominant une angoisse qui finit par s’estomper dans l’avion du retour. « Nous avons décollé, mon fils s’est endormi dans mes bras. Alors seulement, je me suis dit : enfin, j’y suis arrivée ! »

Mission accomplie. Au-delà des espérances d’Emmanuelle puisque, en plus d’Amis, au moins six autres enfants adoptés par des familles du collectif ont également gagné la France – 591 enfants au total ont été expatriés vers Paris. « Amis n’a pas été le premier à partir, glisse doucement Emmanuelle. Je me suis battue pour les autres tout autant que pour lui. » Car cette mère célibataire ne l’oublie pas, la bataille n’est pas terminée. Quelque 445 enfants, dont certains sont amputés ou malades, attendent toujours leur voyage vers leur « palais ».

Emmanuelle Guerry : "Nous ne lâcherons rien !"

France-Soir. Vous étiez partie sans aucune certitude, vous êtes revenue à Paris avec votre fils. Est-ce le début d’une nouvelle vie ?
Emmanuelle Guerry. Oui, une nouvelle vie avec Amis, qui s’adapte vite. Bien sûr, il y a des difficultés : c’est un enfant qui a déjà un passé lourd et qui a changé de planète en une semaine. Je vais être très attentive mais je tiens à ce que chacun sache que je reste entièrement mobilisée. Il y a encore près de 450 enfants bloqués en Haïti. Le combat continue.

F-S. Saviez-vous que Nicolas Sarkozy était intervenu pour vous venir en aide ?
E. G. Non, ce sont les autorités haïtiennes qui nous ont fait part de cette intervention. Nous pensons qu’elle a été décisive. Je suis très heureuse que le Président nous ait entendus et qu’il ait été entendu en Haïti ! Cela a enfin permis le déblocage d’une situation qui était dramatique. A ce titre, je le remercie sincèrement. J’espère qu’il va rester vigilant. Je vous rappelle que des enfants sont morts. D’autres sont malades. L’un est atteint d’un cancer du rein et deux gamins ont été amputés. L’urgence court toujours. Nous ne lâcherons rien et espérons pouvoir compter sur son soutien.

F.-S. Haïti s’est engagé aussi…
E. G. C’est vrai. Nous avons été très touchés que ce pays, où il y a tant de souffrances et de difficultés, soit sensible à la cause de nos enfants. Maintenant, des engagements ont été pris d’Etat à Etat. Nous comptons sur Nicolas Sarkozy et René Préval pour que tous nos enfants reviennent au plus vite. Pour l’heure, ils sont en danger.


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