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2010.11.10 Depuis un mois, Jephté, petit Haïtien, vit avec ses parents adoptifs à Morbecque

(La Voix du Nord Jephté, petit Haïtien de 3 ans, vit depuis un peu plus d'un mois avec ses parents adoptifs. Hélène et Rodrigue Bournonville avaient lancé leur procédure en 2007. Ils ont vécu le séisme qui a touché l'île dans une attente angoissante. Aujourd'hui, alors qu'Haïti est touché par une épidémie de choléra et que plusieurs parents attendent toujours leurs enfants, ils livrent leur témoignage.

PAR RAPHAËLLE REMANDE - hazebrouck@lavoixdunord.fr

Comment s'est déroulée la procédure d'adoption ?

« On essayait d'avoir des enfants depuis 2003. Nous avons lancé la demande d'agrément en 2007, obtenu en octobre. Après, nous avons voulu passer par un organisme agréé, mais il y avait jusqu'à dix ans d'attente. Nous avons rencontré un couple qui avait adopté grâce à une association en Haïti. C'était très encadré, ils avaient un site Internet bien fait. Nous avons envoyé un courrier à la directrice. En février 2009, on a su que notre demande était acceptée. »

Que se passe-t-il après ?

« Il y a tout un dossier à compléter. La directrice est venue nous voir en juillet 2009. Les enfants ne sont pas apparentés aux parents par ordre chronologique mais en fonction des parents qui conviennent le mieux. Nous avons eu la bonne nouvelle le 25 décembre. Pour nous, papa Noël existe ! On a reçu une photo, un dossier. » Quelques jours après, le 12 janvier 2010, c'est le séisme.

Où étiez-vous ?

Rodrigue : « Je travaille la nuit, je déclenche le salage au conseil général. J'ai tout vécu, presque en direct, à la télévision. » Hélène : « J'ai été réveillée en pleine nuit, on sent les choses… »

Que se dit-on dans ces cas-là, que c'est un coup du sort terrible ?

« Toutes les lignes téléphoniques étaient coupées, on ne vivait plus. On s'est acharné. Finalement, on a eu la nounou sur son portable au bout de douze heures, elle nous a dit que les cent vingt enfants de la crèche allaient bien. Là, on pense qu'on a passé le plus dur mais ce n'est pas vrai. Il n'y avait plus aucun lien de communication. Au bout d'une semaine, on savait que les enfants, qui dormaient dans des tentes, n'avaient plus rien à manger. La directrice avait de l'argent mais il n'y avait plus de banques. Je ne vous dis pas l'état d'angoisse. » Il y a eu beaucoup de polémiques à cette époque sur le fait qu'il ne fallait pas céder à l'urgence pour rapatrier les enfants.

Comment vous situiez-vous par rapport à ces questions ?

« Nous ne sommes peut-être pas objectifs car notre enfant était dehors là-bas. Mais on a été complètement écoeuré par la façon dont ça a été géré. Que ce soit fait dans les règles, on est tout à fait d'accord. Mais les autorités voulaient un jugement haïtien pour le rapatriement, mais il n'y avait plus de tribunaux ! Quand on est allés là-bas, on s'est dit que les autorités ne se rendaient pas compte. À un moment, c'est de l'humanité pure. » Vous avez attendu neuf mois, vous êtes finalement partis en Haïti fin septembre… « Il y a eu un accord bilatéral signé fin juillet, ça a fait bouger les choses. Nous avons appris mi-septembre que nous pouvions partir. Depuis le séisme, on était les premiers de l'asso à partir là-bas. »

Qu'est ce qui vous a frappé en arrivant en Haïti ?

« On n'est pas trop du genre à partir à l'aventure. Mais dans ces cas-là, on ne réfléchit pas. Dès l'arrivée à l'aéroport, on s'est senti un peu oppressés. C'était un hangar, il faisait moite, on est sans arrêt sollicités. La traversée de Port-au-Prince a été horrible émotionnellement, psychologiquement. Quand on voit les camps de Roms en France, on se dit qu'il n'y a pas pire, mais si. On a pleuré tous les deux. Il y avait des trous partout. Rien n'était déblayé. On voyait des écoles, des églises effondrées et on imaginait ce qu'il s'était passé en dessous. Et puis, sur des kilomètres, des camps de tentes. Concrètement, on a eu l'impression qu'il ne se passait rien. Il n'y avait aucun engin de chantier. On a vu l'ONU qui tournait un peu.

Mais les gens restaient très dignes. »

Et votre première rencontre avec Jephté ?

« On l'a rencontré le lendemain de notre arrivée. Tous les enfants de l'orphelinat étaient réunis. Jephté était habillé en tenue du dimanche, timide. Il y a un cérémonial : les parents arrivent avec un sac à dos, l'enfant met ses affaires dedans, ça veut dire que ça y est, il peut quitter la crèche. On pensait être débordés par l'émotion mais on ne l'a pas vécu comme ça. C'était parti pour la joie. »

Et aujourd'hui ?

« Quand on le voit, on oublie tout, on relativise tout, les neuf mois d'angoisse. La vie change du tout au tout. Et puis avant, on a toujours un doute, ce n'est pas obligé que ça se passe bien. Mais c'est que du bonheur. Au début, Jephté nous a appelés “papa blanc” et “maman blanc” et au bout de deux jours, c'était papa et maman. C'est comme si on le connaissait depuis des mois. »


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