l.com pour

* Financi

2010.12.02 Faut-il continuer d'adopter les enfants d'Haïti ?

SOURCE : lepoint.fr

Polémique. Pour le psy Pierre Lévy-Soussan, adopter est une erreur dans le contexte haïtien. Les familles s'indignent.

La scène se passe en février dernier, moins d'un mois après le séisme. Cinquante petits Haïtiens adoptés par des familles françaises débarquent à Orly et le pédopsychiatre Pierre Lévy-Soussan, spécialiste de l'adoption, assiste à la rencontre entre parents et enfants : spectacle navrant, selon lui, de couples non préparés, de fratries séparées, de célibataires débordés, d'enfants en état de sidération. Il alerte le Quai d'Orsay et obtient le gel des adoptions en cours. Tollé de la part des familles adoptives, qui entament un long combat pour faire venir les enfants restés sur place. Au moment du séisme, plus de mille Haïtiens étaient en cours d'adoption par des couples et des célibataires français. Certains étaient sur le point de quitter Haïti après des mois, parfois des années de procédures. D'autres venaient tout juste d'être “ attribués ”. La catastrophe naturelle, en balayant les structures du pays, a tout remis à plat. Que faire ? Prendre le temps de retrouver des conditions juridiques saines ? Ou précipiter les procédures, au nom de l'urgence sanitaire, qu'importe si les dossiers sont incomplets ? Deux logiques s'affrontent. Bernard Kouchner opte pour la première et fait venir les enfants au compte-gouttes. Mais Michèle Alliot-Marie, qui vient de lui succéder, choisit la procédure d'urgence. Le 23 novembre, le Quai d'Orsay annonçait l'arrivée en France, d'ici la fin de l'année, des 320 enfants qui sont encore sur place. Alors que Pierre Lévy-Soussan continue de crier à l'erreur, Emmanuelle Guerry, porte-parole de l'association SOS Enfants Haïti, lui demande de prendre ses responsabilités.“ Six enfants sont déjà morts depuis l'arrêt des évacuations. Si ce monsieur, dont la première intervention avait contribué à stopper la procédure, estime qu'il vaut mieux les laisser là-bas mourir du choléra, alors qu'ils ont la chance d'avoir une famille ici, je lui demande, s'il y a de nouveaux décès, de ne pas nier le rôle qu'il aura eu dans cette affaire. ” Maisle psy garde le cap. Car dans le secret de son cabinet, où il a ouvert il y a dix ans la première consultation vouée à l'adoption, Lévy-Soussan mesure le tribut de souffrance que paient un jour ou l'autre des familles constituées trop vite, trop mal, qui ont cru que l'amour suffirait et s'aperçoivent, un peu tard, qu'elles se sont trompées. Dans un livre (1) qui ressemble à un coup de gueule, il vient justement d'exhorter les adoptants à mieux se préparer et l'Etat à mieux évaluer les risques supportés par l'enfant. Bref, à se garder de ce genre de mesures d'urgence qui conduiraient, selon lui, à des catastrophes psychiques. Pour Le Point, il persiste et signe.

Le Point : En février, vous avez réclamé le gel des adoptions. Depuis, six enfants haïtiens déjà attribués à des familles françaises sont morts. Maintenez-vous votre position ?

Pierre Lévy-Soussan : Je sais qu'elle est difficile à entendre, mais oui, je la maintiens. Avant la catastrophe, les conditions de l'adoption en Haïti, pays très atteint par la corruption dans ce domaine, devaient déjà être clarifiées. Le doyen de la faculté de Port-au-Prince avait demandé que les abandons de ces enfants soient à nouveau confirmés par les parents biologiques : c'est un signe. Et puis il y a eu le séisme et cette mesure de sécurité a été interrompue. Le pays n'a plus la capacité de donner des garanties juridiques sérieuses. Or ces enfants vont interroger un jour ou l'autre - c'est un grand classique de la clinique adoptive - le chemin qui a mené jusqu'à eux. Ce chemin doit être inattaquable.

Vous ne pouvez pas nier l'urgence sanitaire, le choléra…

C'est à l'aide humanitaire de répondre à cette urgence. Pas à l'adoption. Il faut cesser de confondre adoption et sauvetage et se donner le temps de retrouver les conditions juridiques et psychiques qui permettront aux familles, plus tard, de bien se construire. Le traumatisme vécu par ces enfants, au lieu de nous faire accélérer les procédures, devrait au contraire nous encourager à attendre. Vous savez, j'ai déjà, parmi mes patients, certains de ces enfants haïtiens arrivés juste après le séisme, qui ont débarqué ici alors qu'ils n'avaient encore jamais vu leurs parents adoptifs : ils vont mal.

D'ailleurs, selon vous, les familles adoptives vont en général de plus en plus mal…

Oui, il existe des échecs définitifs dont on parle peu : au moins 2 % des enfants adoptés sont purement et simplement “ rendus ” à l'Aide sociale à l'enfance. Si l'adoption plénière a déjà été prononcée, c'est dramatique : ils seront placés mais ne seront plus jamais adoptables. Sans aller jusqu'à ces situations dramatiques, j'observe dans mon cabinet des souffrances de plus en plus grandes. Les parents attendent souvent d'avoir atteint leurs limites pour consulter, car ils se sentent coupables, personne ne leur ayant jamais dit la vérité : être parents adoptifs, c'est difficile, c'est compliqué. D'abord, parce que l'enfant a un passé, parfois traumatique, qu'il faut assumer. Ensuite, parce que les problèmes que traversent les familles classiques, comme le rejet des parents à l'adolescence, prennent dans les familles adoptives des proportions explosives. La filiation adoptive requiert une patience, une souplesse et une résistance dont tout le monde n'est pas capable. Il faut avoir le courage de le dire.

En France, une moyenne de 10 % des candidats se voient refuser l'agrément pour adopter. Vous préconisez d'en recaler beaucoup plus, de 30 à 40 %. Au nom de quoi ?

Mais au nom de l'intérêt de l'enfant, qui existe déjà, et que nous sommes censés défendre ! Il est scandaleux, par exemple, qu'il n'existe en France aucun critère d'âge… Je vois arriver des messieurs de 70 ans, des femmes qui ont l'âge d'être grand-mères… Sommes-nous obligés de fabriquer de nouveaux orphelins pour satisfaire ce désir d'enfant qui est en train de se transformer en droit ? Et puis, faire d'un enfant qui n'est pas le vôtre un fils ou une fille demande un travail psychique, dont tout le monde, encore une fois, n'a pas les capacités. Il est légitime que la société, qui doit d'abord défendre l'enfant, évalue ces capacités et prenne le temps nécessaire pour choisir la famille qui conviendra le mieux à tel ou tel. Cette étape dite de l'appariement est cruciale. Or savez-vous ce que fait l'Agence française de l'adoption ? Elle les sélectionne selon la date du cachet de la poste ! Mais ne vaut-il pas mieux grandir dans une famille, même imparfaite, que dans une institution ? Bien sûr que non ! Certains enfants, qui ont par exemple un long passé dans les rues, seront incapables de transformer les adultes qui les accueillent en parents, d'où des drames. Mieux vaut, pour eux comme pour ceux qui se seraient épuisés à essayer de les élever, atteindre l'âge adulte dans une institution. De toute façon, je le répète, on n'adopte pas pour sauver un enfant, mais pour construire une famille, autrement la dette serait bien trop lourde. Et puis ne croyez pas que le monde est peuplé de millions d'orphelins qui ne rêvent que de grandir dans une famille occidentale. Cette vision, en plus d'être néocolonialiste, est fausse. Les bras qui se tendent, ce sont ceux des adoptants, bien plus nombreux que les enfants adoptables…

Vous critiquez dans votre ouvrage, à demi-mot, le droit d'adopter des célibataires…

Ils sont d'ailleurs nombreux parmi les adoptants en Haïti. Quand on est deux, l'adoption, c'est déjà compliqué, mais seul, cela devient vraiment une situation à risque. Tous les professionnels le savent. Les célibataires sont six fois plus nombreux que les couples à venir consulter. Si la société était vraiment cohérente avec elle-même, c'est-à-dire n'avait que pour seule obsession l'intérêt de l'enfant, elle ne les autoriserait pas à adopter. Vous êtes très alarmé par la dictature des “ origines ” biologiques, qui fragiliseraient les familles adoptives… Plus personne ne sait ce que c'est qu'une famille, alors on se raccroche aux liens du sang. Mais la loi de 2002 sur l'accès aux origines personnelles met en péril tout le monde. Les adoptés, auxquels on fait croire que leurs “ origines ” sont une simple somme d'informations, alors qu'un nom, des dates jetés sur une feuille n'ont en soi aucun sens, aucun pouvoir “ originaire ”. Et les parents adoptifs eux-mêmes, qui sont littéralement obsédés par ces “ origines ”. Combien de couples font en famille le voyage “ du retour ” dans le pays de naissance de l'enfant, alors que celui-ci n'a rien demandé ? Combien prennent des nounous russes, sous prétexte que l'enfant est né en Russie ! Combien se mettent à manger du riz parce que leur fils vient d'Asie ! On mélange tout et on place l'enfant dans un impossible conflit de loyauté vis-à-vis de son pays de naissance. C'est aux parents adoptifs, et à eux seuls, d'élaborer l'origine de l'enfant, de lui donner un prénom, de l'inscrire dans leur propre histoire, dans leur propre désir. Ce ne sont pas des parents de remplacement ou de passage…

1. “ Destins de l'adoption ” (Fayard, 328 p., 21,50 E).


Outils personnels